|
(2580 mots dans ce texte ) -
lu : 987 Fois
 LAISSEZ-MOI PARLER !
Les cercles de parole au service de la
sujétisation de l’enfant placé en MECS
« Le pays des droits de
l’homme » est un qualificatif que nous associons régulièrement à la
France. Ces dernières années, le législateur a mis en avant les droits des
usagers des institutions sanitaires et médico-sociales. S’imprégnant des
valeurs humanistes, les lois du 2 janvier 2002 et du 5 mars 2007 placent
l’usager, et donc l’enfant placé en maison d’enfants à caractère social, au
centre de son projet. L’enfant n’est donc plus à considérer dans une relation
de sujet à objet, mais bien dans une relation de sujet à sujet, relation lui
laissant une place participante.
Derrière ces textes, se cache une
réalité plus sombre. Rendre l’enfant acteur de son projet laisse supposer que
nous lui donnions la parole, que nous lui offrions des espaces et des temps de
parole, mais aussi une écoute attentive, ainsi qu’une aide à la compréhension
de ce qui se joue autour de lui. Malheureusement, la machine judiciaire est
engorgée, les référents sociaux sont dépassés, débordés par les nombreux dossiers
sont ils ont la charge. Les professionnels n’ont donc que peu d’occasions
d’entendre l’enfant avec qui ils sont censés coopérer, et sur des temps
limités. Durant mes quatre mois de stage, seule Lana a eu l’occasion de
s’entretenir avec sa référente sociale, et encore cela s’est déroulé en
présence de la maman, et parce que l’audience de révision allait se tenir dans
les semaines à venir. Ce manque de disponibilité, de moyens humains peut
engendre des situations délicates. C’est pour cela que, malgré leurs nombreuses
réclamations, Johan et Simon n’ont pas pu rencontrer leurs frères et sœurs.
C’est également pour cela que la famille d’accueil de Luana s’est vue refuser
sa première demande d’agrément, malgré le lien qui unit la préadolescente à ces
personnes.
Au-delà de ce problème au niveau des
moyens humains, d’autres facteurs viennent noircir le tableau. Ainsi, même si
magistrats et référents sociaux parviennent à accorder du temps à l’enfant,
peuvent alors surgir des difficultés au niveau de l’expression verbale. Nous
savons combien il peut être difficile de s’exprimer face à des personnes que
nous connaissons peu, voire même pas du tout. Cela est encore plus difficile
lorsqu’il s’agit de parler de soi, de se dévoiler. À côté de cette
« crainte du regard » de l’autre, de ce manque de relation, nous
pouvons également parfois relever des lacunes au niveau du langage en soi. Il
n’est pas toujours aisé de poser les mots, de trouver les mots justes pour
traduire ce que nous ressentons en nous. Contrairement à ce que nous pouvons
penser, le langage n’est pas inné : cela s’apprend.
Durant mon stage, j’ai voulu
travailler sur cette sujétisation de l’enfant. J’ai voulu l’aider à prendre sa
place de sujet, sa place d’acteur, car il s’agit ici d’un positionnement important
pour lui proposer la prise en charge la plus adaptée. Ne pouvant pas intervenir
sur le manque de moyens humains, ni même sur le manque de relation entre
l’enfant, son référent social ou son juge, j’ai voulu lui offrir la possibilité
de développer ses capacités d’expression verbale. Mon objectif était d’aider
l’enfant à prendre le plus aisément possible sa place de sujet, dès lors que
nous la lui proposerons. Il me paraît en effet important de ne pas se contenter
de dire les droits de l’enfant, mais bien de l’accompagner pour qu’il puisse en
jouir. En tant qu’accompagnateur du quotidien, il est donc important d’offrir à
l’enfant l’occasion de s’entraîner à la prise de parole. Cela se travaille bien
sûr dans le quotidien : aider l’enfant à formuler correctement ses
phrases, l’aider à prononcer correctement,… Ce sont des prémices essentielles.
Il me semblait également important de proposer des ateliers où nous pourrions
nous attarder plus particulièrement sur la prise de parole. J’ai donc mis en
place des cercles de parole. N’ayant aucune expérience dans l’animation de tels
ateliers, il me semblait difficile d’accompagner un groupe de douze enfants. De
plus, cela aurait requis un temps un temps de réunion plus long, qui non
seulement aurait été difficile à placer sur l’emploi du temps, mais surtout qui
aurait demandé une attention plus longue, ce qui n’est pas simple pour des
enfants. J’en ai d’ailleurs fait l’expérience lors de la dernière séance,
séance à laquelle tous les enfants avaient voulu participer. J’ai donc opté
pour une séparation filles garçons. Ce choix m’est apparu le plus simple
puisqu’il correspond à la répartition des enfants dans les chambres sur les
deux étages de la maison, mais aussi parce que même si les enfants jouent
régulièrement tous ensemble, nous remarquons rapidement que les filles ont plus
tendance à se confier entre elles et les garçons entre eux. J’aurais pu
également opter pour une séparation en fonction de l’âge puisque nous savons
qu’à des âges différents, les enfants n’ont pas les mêmes intérêts, ni même les
mêmes attentes. De ce fait, cela aurait également été pertinent. Lors de ces
cercles de parole, nous nous réunissions autour d’un thème ayant trait aux
sentiments. Nous racontions alors une expérience vécue, et nous verbalisions,
nous expliquions nos ressentis. J’utilise le nous, car j’ai été amenée à
participer activement avec les enfants, en racontant un peu de moi. Il était
important que je m’implique à part entière afin de ne pas leur donner le
sentiment de les épier, mais bien de faire partie intégrante du cercle.
J’utilise également le nous, car même si j’en étais l’animatrice principale,
j’estime que chaque enfant à participer au développement de ses camarades,
notamment en leur posant des questions afin de les aider à préciser les faits,
mais aussi les ressentis.
Mon projet a reçu deux accueils
totalement différents chez les filles et les garçons. Les filles ont adhéré à
cet atelier. Dès la première séance, Luana et Ophélie relevaient l’utilité d’une
telle activité pour les aider à parler d’elles, chose pour laquelle elles
avouent elles-mêmes rencontrer des difficultés. Amélie et Cindy, quant à elles,
ont vu ici l’occasion d’apprendre à se connaître. En ce qui concerne Lana, les
débuts furent plus difficiles. Cela m’a d’autant plus étonné que d’habitude,
elle se montre volubile, réclamant régulièrement des temps individuels pour
parler d’elle, de sa situation, de ses ressentis. Mais, avec le temps, elle a
perçu son intérêt. Aujourd’hui encore, à chacune de mes visites, elle me
réclame un groupe de parole, m’expliquant que cela lui manque. Du côté des
garçons, je n’ai organisé qu’une seule séance. Celle-ci fut pénible pour eux.
Ils ont plus ou moins comparé cela à une thérapie où je les obligeais à parler
d’eux, de leur vie, de leur famille, et ce, bien que je leur avais précisé que
personne n’était obligé de participer et qu’à aucun moment je ne les ai invités
à parler de leur famille. Nous pouvons donc supposer que cela soit à mettre en
lien avec leur vécu antérieur, avec les expériences qu’ils ont eues
précédemment avec les psychologues qu’ils ont pu être amenés à rencontrer.
Mais, nous pouvons alors nous demander pourquoi les filles n’ont pas réagi de
la même façon. Nous pouvons envisager qu’il y ait également une question
d’éducation. Nous savons que dans notre société, il peut être mal perçu de
montrer, d’extérioriser ses émotions. Cela peut être perçu alors comme une
faiblesse. Nous pouvons également imaginer que cela est d’autant plus vrai pour
ses enfants issus pour la plupart d’une famille maltraitante, où l’homme ferait
figure d’un mâle dominant ne montrant pas ses émotions. Il ne s’agit bien sûr
ici que de suppositions qui sont certainement pour une grande part basées sur
des préjugés. Toutefois, il me semble qu’il serait intéressant de nous pencher
plus longuement sur les raisons de cette attitude, de ce rejet. Suite à cette
épreuve pour les garçons, et face à leur attitude lorsque je leur proposais de
renouveler l’expérience, j’ai préféré mettre mon projet entre parenthèses,
préférant privilégier le relationnel à mon TFE. Au fur et à mesure, des
changements sont apparus. Les garçons ont peu à peu montré de la jalousie face
au temps que j’accordais aux filles pour les cercles de parole, même s’ils
persistaient à rejeter l’idée de renouveler l’expérience. Puis, à la veille de
mon départ, ils ont exprimé le souhait de participer au dernier cercle de
parole que j’organisais sur mon temps de stage. D’ailleurs, par la suite,
Killian et Simon se sont peu à peu intégrés au groupe de filles.
Sur un plan pratique, je n’ai pas
obtenu, relevé de résultats probants. J’ai pu noter certaines améliorations.
Par exemple, Lana s’est montrée de plus en plus attentive, de moins en moins
agitée. Amélie a su peu à peu poser ses questions directement aux personnes
concernées, sans passer par mon intermédiaire. De petites modifications certes,
mais qui ont selon moi toute leur importance. D’autres évolutions ont sans
doute surgi. Mais, mon implication dans le groupe a, semble-t-il, tronqué mes
observations. En participant activement, j’ai mis de côté, j’ai négligé mes
observations. Afin de pallier à ce problème, j’aurais dû réaliser une grille
d’observation qui m’aurait sans doute aidé à me centrer plus sur mes observations.
En ce qui concerne mon objectif plus
général, à savoir permettre à l’enfant de prendre la place de sujet, d’acteur
que le législateur lui accorde dans ses relations avec son référent social et
son juge, je n’ai pas pu observer, analyser les résultats. Plusieurs
explications à cela. Tout d’abord, une raison toute simple est qu’il n’y a pas
eu de rencontres entre un enfant et son référent social ou son juge. De plus,
même si des entretiens avaient eu lieu, je n’aurais pas pu observer de moi-même
l’impact de mon projet. En effet, je n’aurais pas pu assister à ces rencontres,
par respect de la vie privée de l’enfant. Et même si j’y avais participé, je
n’aurais pas eu de point de comparaison entre le avant et le après mon projet.
Enfin, le cloisonnement entre les différents systèmes, entre les différents
professionnels est assez rigide, ce qui engendre des difficultés de
communication. De ce fait, il est probable que même en les interrogeant, je
n’aurais pas obtenu les informations nécessaires. Ce manque de communication
est d’autant plus regrettable que la collaboration est nécessaire pour offrir à
chaque enfant, la prise en charge la plus adaptée possible.
Malgré ce manque de recul, ce manque
de résultats quant à cette expérience, il me semble important de proposer des
activités telles que ces cercles de parole. L’intérêt que les filles y ont
porté, la modification progressive du positionnement des garçons sont pour moi
la preuve de l’utilité, de l’intérêt d’untel projet. De plus, au-delà de
l’expression verbale, les cercles de parole permettent le développement de
plusieurs compétences transversales. En effet, ces expériences amènent l’enfant
à réfléchir sur lui, sur les autres, sur son environnement. De ce fait, nous
travaillons alors la connaissance et la confiance en soi, mais aussi la
connaissance et l’acception de l’autre, des différences. Les cercles de parole
permettent également de travailler le système cognitif puisque durant ces
séances, l’enfant est amené à utiliser différentes opérations mentales. En
effet, il doit analyser, dégager les idées, dégager les liens entre les idées,
reformuler, résumer, mémoriser. Il me semble donc évident qu’un tel atelier est
intéressant à proposer.
Si j’avais pu prolonger cette
expérience, j’aurais proposé aux enfants de gérer l’animation du cercle.
J’aurais également fait évolué les thèmes pour proposer des séances autour de
la gestion de conflits, de la résolution de problèmes comme cela l’est proposé
dans le programme de développement affectif et social. Progressivement, nous
serions alors arrivés sur un nouveau mode de communication tel que les conseils
de coopération. Même si le législateur ne rend les conseils de vie sociale
obligatoires que pour les institutions accueillant des enfants âgés de plus de
douze ans, nous savons que ceux-ci sont importants pour rendre l’usager acteur
de sa prise en charge. Et, contrairement à ce que laisse sous-entendre le
législateur, je pense que les enfants de moins de douze ans ont aussi leur mot
à dire, et qu’ils en ont les capacités, à condition bien sûr de les leur
enseigner. Prenons-en pour preuve l’expérience d’Alexandre Neill. Ainsi, grâce
à ce conseil de coopération, les enfants pourraient gérer une réunion où ils
pourraient discuter, avec les professionnels, du fonctionnement de
l’institution, des difficultés rencontrées, … Cela permettrait ainsi
d’améliorer les réunions d’enfants qui existent, si ce n’est en qualité
(puisque je ne sais pas comment cela se déroule) ce serait du moins en
fréquence.
En parallèle, nous pourrions
également proposer d’autres moyens d’expression aux enfants. Nous l’avons vu,
il n’est pas toujours aisé de poser des mots sur ce que nous avons enfoui en
nous. Malheureusement, même si les cercles de parole sont un plus à mon sens
pour la verbalisation, cela ne permet pas de faire tomber les mécanismes de
défense, les barrières que l’enfant se pose, que ce soit consciemment ou
inconsciemment. Or, nous savons combien certaines choses que nous gardons en
nous peuvent nous faire souffrir, alors que leur extériorisation nous
permettrait de les gérer plus aisément. Nous pourrions donc envisager des
activités d’expression corporelle, d’expression graphique,… Par exemple, nous
savons combien le sport est un exutoire. Mais, nous pourrions également, sur une
musique donnée, demander à l’enfant de lâcher prise avec son corps, de le
mettre en mouvement. Tout comme le sport, cela lui permettrait de lâcher les
tensions qu’il garde en lui, de les extérioriser. Nous pourrions également leur
proposer de faire des dessins, que cela soit sur un thème imposé ou libre, de
faire de l’improvisation théâtrale. Nous pourrions également envisager des
ateliers d’expression écrite avec pour objectif d’écrire une chanson, un texte,
une pièce de théâtre. Dans tous les cas, une phase de verbalisation viendrait
clôturer la séance afin d’aider l’enfant à mettre des mots sur ce qu’il a
ressenti durant la séance. Notons également que toutes ces expériences
devraient être menées avec précaution, en en parlant avec le psychologue de la structure.
N’oublions pas que ces enfants ont pour la plupart un vécu traumatique, ou du
moins difficile qui peut avoir engendré en eux des failles que nous ignorions
peut-être. De telles activités pourraient ouvrir des blessures profondes.
Toutefois, malgré les risques encourus, il me semble important d’offrir à ces
enfants le maximum d’occasions de s’exprimer, que ce soit à travers leurs mots,
ou à travers leur corps, leurs dessins, leur créativité. Des difficultés non
extériorisées peuvent engendrer des difficultés au niveau relationnel, social,
scolaire,…
Nous, futurs éducateurs spécialisés,
offrons à ces enfants le maximum de chances pour qu’ils puissent demain,
prendre la place de sujet que le législateur leur accorde aujourd’hui. Pour en savoir plus, téléchargez le TFE.
Aurélie THIBOULT
Retour à la sous-rubrique :
Autres publications de la sous-rubrique :
|